25.07.2008
Prête moi ta plume...
Il y a quelque temps, j’ai côtoyé une autre époque par la découverte de lettres et de livres de comptes qui comportaient des « écritures à la main ». Fines ou grasses, serrées ou lâches toutes concernaient la récente histoire d’une famille. Les derniers plis dataient des années 1950 et certains étaient vieux de deux siècles. A un moment donné, j’ai renoncé au contenu de ces récits qui insistaient sur la gravité d’événements passés, laissaient percer une situation cocasse, adoucissaient les peines d’un frère ou d’un ami.
Je me suis contenté de caresser du regard la calligraphie. Dieu, que ces écritures étaient belles et difficiles à déchiffrer pour des yeux habitués aux caractères imposés par les machines !
J’ai imaginé que nos écrits d’aujourd’hui seraient décryptés à leur tour et, qu’ainsi ce qui était actuel serait, demain, des textes « anciens ». Avec quelle aisance pourront-ils se lire ? Quelques vaniteux n’hésiteront pas à répondre que l’ordinateur ayant définitivement fixé les règles de la communication écrite d’un bout à l’autre de la planète, tout est organisé à jamais. En admettant que des outils finissent par équiper le monde entier, les signes eux seront différents de ce qu’ils sont maintenant. La forme de l’écriture est obligatoirement adaptée au présent. « Les smileys », « binettes » ou « émoticons » ces réducteurs d’écriture employés par les ordinateurs, sont là pour signifier cette évolution. Dés lors, l’homme qui découvre les signes tracés avant lui sera toujours contraint de retrouver le sens des conventions du moment et devra tenir compte des dispositifs et supports qui ont servi à coucher par écrit des épopées, des faits quotidiens ou des sentiments.
Nos écoliers n’ont aucune idée de ce qui a été vécu par leurs aînés, il y a peu, durant leur scolarité. C’était l’époque – vers 1960 – où l’usage de « la pointe bic » en plein essor commercial, était interdit. Se servir d’un « stylo à bille » valait une sanction. L’encre « violette » était reine. On la puisait avec « un porte plume » dans cet encrier de faïence blanche, incrusté sur le pupitre. A ce moment là les buvards – ceux qui comportaient de « la réclame » se collectionnaient – étaient indispensables pour limiter la catastrophe, « le pâté ». Les gommes au double corps étaient tolérées : le côté rose servait à effacer le « crayon à papier » tandis que le bleu était censé faire disparaître les traces d’encre. Quelquefois, on finissait par faire un trou à l’endroit qui devait être corrigé ! L’effaceur n’était pas encore né et si l’on voulait que « le cahier soit propre » il fallait avoir recours au fameux « Corrector » qui imposait de déposer délicatement une goutte de liquide rouge et d’ajouter ensuite une larme de liquide blanc sur la tâche ou la rature, pour qu’un miracle se produise éventuellement. Régulièrement, les lignes et carreaux imprimés en avaient pris un coup. Les « stylos à encre » qui se rempliront avec une pompe arriveront plus tard, tandis que « les cartouches » n’étaient pas encore nées. Certains se souviennent de ces premières cartouches, qui furent d’abord en verre avant d’être en plastiques : On s’en mettait plein les doigts et l’on maculait ses poches…Et puis, il y avait ce débat institutionnel - et sans intérêt - qui est finalement resté dans l’encrier : Fallait-il écrire droit ou penché ? Evoquer cette période ne peut se faire sans référence à la « Sergent Major » dont l’imagerie des boites a fait rêver des générations qui, dans le même temps, « suçaient la plume » lors des premiers usages pour « la faire » et lui permettre de courir sur la feuille.
On pourrait ainsi remonter aux peintures rupestres, aux rouleaux de la Mésopotamie , à l’Egypte ancienne, aux Chinois et aux arabes, rendre hommage aux copistes et à la plume d’oie, saluer l’imprimerie - cette complice de la Liberté - pour constater que dans différentes régions du monde, depuis un peu moins de 6000 ans, en écrivant de gauche à droite ou à l’inverse ou de haut en bas, les hommes ont mis en place des codes de reconnaissance destinés à sceller ensemble la parole et l’âme en une multitude de signes de vie. Une façon pour ceux qui accèdent à cet art de la pensée, d’affirmer leur existence ou de donner une consistance à leurs actes. Est-ce le sens de ces « tags » qui salissent nos murs ? Peut-être.
En tous cas, l’ère de l’ordinateur et du texto ne peuvent qu’intensifier le processus scriptural et favoriser, hélas, sa standardisation. Désormais les hommes sont à la merci d’une écriture dépersonnalisée et banalisée. A chacun d’entre nous d’éviter le piège de la normalisation et de continuer à chanter et à écrire comme le poète, « Au clair de la lune, Mon ami Pierrot, prête moi ta plume pour écrire un mot… »
18:15 Publié dans politique | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : politique, société, moeurs, éducation
05.07.2008
La couche du bonheur
Il y a très longtemps que je voulais vous parler de la couche. Que la votre et la mienne soient différentes c’est possible. Mais d’une manière ou d’une autre, nous en avons tous une, au plus près de nous. On vit avec et je dirai même que l’on ne peut pas vivre sans elle, aujourd’hui et sous nos latitudes.
A y bien réfléchir l’histoire est très ancienne. C’était déjà comme ça il y des lustres et quel que soit l’endroit. Chacun a connu sa couche. La différence entre les couches peut paraître insignifiante pour certains. Elle est pourtant déterminante de la vie à deux. Au risque de vous choquer je vous dirai que l’air de la couche change tout. Cela peut être source de polémique car la couche laisse finalement peu de possibilité, dans la forme, aux hommes et aux femmes qui veulent vivre ensemble. Une couche sous le même toit implique un choix.
Laissons de côté le luxe offert par les temps anciens qui permettaient d’envisager des chambres séparées et cet usage « très tendance » qui envisage la vie en couple à condition de vivre chacun chez soi, pour constater que seuls sont à notre disposition le lit double ou les lits jumeaux. Pour dormir, se reposer ou faire des galipettes nous sommes condamnés à passer un peu plus de deux jours par semaine - le tiers de notre vie - sous la même couette, ou en couette isolée. Certes il faudrait aussi envisager les lits superposés mais cette hypothèse reste simplement une présentation étagée de la séparation des corps, sans autre fantaisie qu’un « bonsoir chérie » dit du haut d’une échelle. Je ne l’ai jamais vécu mais j’imagine que c’est à cet endroit que le sport et la poésie se mettent en ménage. De même ne seront pas évoqués ici le lit qui permet la guérison du malade ou autour duquel se tient la dernière réunion de famille.
Les professionnelles qui se penchent régulièrement sur la chose – je veux dire toutes les bonnes maisons hôtelières – ont un représentant qui vous pose rituellement cette question qui conditionne l’aménagement de la chambre : C’est la fameuse demande connue sous le nom de, « Avec un grand lit ? » Parfois l’interlocuteur est gêné et susurre la phrase les yeux baissés. Dans d’autres cas, les sous-entendus contenus dans son chuchotement méritent d’inscrire la formule au panthéon de l’hypocrisie ou de la convoitise. Généralement sa religion est faite sur votre avenir. Selon l’âge, les charmes ou la volonté de l’accompagnant(e), le sourire en coin de l’hôtelier est significatif d’une situation qu’il imagine riche de chaudes aventures. A tort ou à raison, car il ne sait pas quels drames peuvent se nouer à partir d’une indisponibilité dans une forme ou dans une autre.
Imaginez un peu ceux qui, par habitude, sont séparés et qui pour cette nuit là se retrouvent réunis sous les mêmes voiles. On peut craindre le pire. Dés le début, cela tire de tous côtés. Aucun des deux ne veut abandonner une once de son territoire. Chacun s’installe comme il le fait ordinairement dans « son lit à une personne ». Chacun tire la couverture à soi. La lutte peut être rude et durer toute la nuit. Elle peut être ponctuée par des « j’ai chaud, j’ai froid » ou des « donne m’en un peu » et « arrête de bouger comme ça ». Il peut y avoir aussi des « tu prends toute la place ». A tel point qu’au matin chaque belligérant désireux de rester maître de son bout de drap se sente moulu, coincé dos à dos ou au bas du dos de l’autre, sans avoir fermé l’œil alors que l’autre ronflait comme un sonneur. Ce qui est, parait-il, insupportable. Bref, une histoire à dormir debout. De tout cela l’hôtelier ne saura rien.
Ce ne sera pas le cas de ceux qui communément dorment ensembles et qui cette nuit là sont esseulés. Ceux là, laissent souvent des traces derrière eux. Car, la première chose qu’ils font en arrivant dans la chambre est de rapprocher les deux lits ! Mais, ils sont loin d’être au bout de leurs peines. Les lits joints sont rapidement considérés comme une démarche insuffisante pour eux qui, selon leurs usages quotidiens, vivent du deux en un. Dés lors, l’un occupe le lit de l’autre au point qu’ils finissent par dormir à deux dans un lit à une place. Sans compter qu’ils ont essayé de faire la chose dans l’espace imparti et que cela a imposé des figures qui n’étaient pas loin de faire penser au radeau de la méduse. L’un était en haut quand l’autre était en bas. Les habitudes ont la vie dure et l’on ne change pas de couche comme de chemise.
Le dicton a raison quand il nous dit « comme on fait son lit on se couche » et finalement c’est à bon droit que l’on doit rechercher ce qui nous convient le mieux pour aménager sa niche et s’attribuer ainsi une couche de bonheur.
18:21 Publié dans Société | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : politique, société, moeurs, couche, président, moralité

