26.09.2008

Sans transition

Il a un nom mais n’a pas de forme. Il est indispensable aux  touts petits de cette génération. Certes, la précédente en avait également. Mais son importance semblait moindre. Les grands d’aujourd’hui ont joué avec un nounours, les grands de demain, auront tous eu, dés leur plus jeune âge, un morceau de quelque chose, qui ne ressemble à rien et qui peut-être infâme même, pourvu qu’il soit dénommé « doudou ». Il est signe de sécurisation, parait-il, pour les uns comme pour les autres. Pour les parents comme pour les enfants.  La paix et le silence n’ont pas de prix.

Le doudou, par principe, c’est mou. Il faut dire que ça commence à intéresser le bambin dés que celui-ci est « travaillé par les dents ». Ce qui fait qu’ainsi le doudou n’est pas seulement mou, il est, en plus, mouillé à force d’être mâchonné. Plus exactement, il finit par être collant. Appétissant. Si vous voyez ce que je veux dire en vous montrant un mouchoir ou un foulard aux contours et couleurs couramment gluants. Certains de ces bouts de chiffons, rembourrés de mousse ou non, se  veulent ressembler à des souris ou des écureuils, des animaux très stylisés en tous cas, avec des grandes queues ou de grandes oreilles, bonnes à sucer. Avez-vous déjà connu l’angoisse de la disparition temporaire d’un  doudou ?

La scène se joue en deux temps. Elle débute toujours dans la pièce de vie que les parents viennent de quitter pour mettre leur progéniture à la sieste, à moins que ce ne soit lorsque la voiture est prête au départ. Tout est calme, puis démarre la chasse. Le père arrive en premier. Penaud, puisqu’il revient sur ses pas. Il survient dans l’indifférence générale. En réalité il est en prospection. Il cherche.  Mal. Ce qui est habituel puisqu’il est équipé, comme tous les hommes d’un zoom qui ne lui permet pas de voir autre chose que ce qu’il a devant les yeux. Il trouve le sel dans la cuisine, à condition qu’il soit toujours à la même place. C’est physiologique chez lui, depuis le temps des cavernes. Bref, pour le Doudou, il fait des efforts. Il se baisse. Il pose son regard sur une chaise, une commode. Très souvent à des endroits où, de par sa taille, l’enfant n’a pu laisser choir l’objet de ses rêves. Cette recherche, teintée d’inquiétude, se fait en silence. Il ne veut pas nécessairement informer l’entourage de ses tâtonnements. Finalement, il s’avoue vaincu et demande à la cantonade : « Vous n’auriez pas vu le doudou ? »  Personne ne peut vraiment le renseigner car il faut savoir qu’à ce moment là, le père est peut-être en train de chercher un gant de toilette ! Lorsqu’il s’agit de retrouver une sucette ou une poupée cela est plus aisé. La difficulté tient au fait que le doudou est souvent différent d’une famille à l’autre. Il peut s’agir ainsi d’un objet banal, comme une  peluche ou un morceau de molleton. Tout est possible. Cette quête paternelle est subitement interrompue par la mère qui déboule comme un boulet de canon. Elle ne pose pas de question. Elle ouvre son grand angle et fait le tour de la pièce en un clin d’œil. Elle atteint immédiatement la cible sous le grand bahut. Merveille et miracle de la femme qui trouvait déjà ses enfants dans la pénombre de la grotte. Et qui, de nos jours est capable, adulte de trouver son doudou à elle, son sac à main ?  Car il faut bien le dire, la scène est également celle rencontrée pour les autres doudous. Ceux des grands, qu’ils gardent tels des  gris-gris dont ils ne peuvent se passer. Il en est un, omniprésent, qui concerne à la fois les hommes et les femmes. Ils l’emmènent partout. Il est à leur coté à la mer comme à la montagne, au cinéma comme au tennis.  Il est omniprésent.

Je ne sais pas s’il répond à un besoin psychologique – c’est parait-il une des raisons d’être des doudous - mais il est déterminant et significatif de notre quotidien. Il nous accompagne partout et on est malheureux de ne pas savoir où il se trouve  à chaque instant. Il se doit de  nous suivre comme un toutou et ,comme tel, de se laisser caresser et triturer. Il est vrai qu’il est plus facile à retrouver, puisqu’Il suffit de le faire sonner pour qu’il réponde à l’appel.

A noter que le nouveau téléphone portable pour écolier est en train de faire fureur. Les moins de douze ans, puisque c’est à cette classe d’âge que sont destinés ces nouveaux joujoux, seront les successeurs naturels des doudous. Les grands gourous de la communication interplanétaire prévoient l’explosion de ce marché en culottes courtes. Cela semble bien la meilleure façon de faire passer les bambins, sans transition, du bavoir au baveux.