17.09.2008

La tyrannie des maigres

C’est un constat, notre société fait moralement souffrir « ceux qui font un certain poids ». L’assaut est donné par ces magazines remplis de madones aux fessiers et aux seins de fée chargées de faire rêver les plus libidineux et de rendre jaloux tous les damnés de la taille.

Une manière d’affirmer aux corpulents qu’ils n’ont plus qu’à refuser de bien se tenir à table s’ils veulent approcher ce monde affriolant du galbe léger. Heureusement pour eux, replet ne rime pas avec frustré. Leur bout de gras est bien défendu en la matière. Plus provocante, l’agression vient de la société qui leur « fait les gros yeux ». Car après les fumeurs ce sont ceux qui ont un bon coup de fourchette qu’il faut dégraisser du paysage.

Bien entendu tout un chacun dira qu’il convient d’être raisonnable et qu’il ne faut pas dépasser les bornes, en ce domaine comme en d’autres. Puisque le doute s’instaure de plus en plus quant à la raison, certains protecteurs de nos vies, prévoient la mise en place de mesures qui n’en sont encore qu’aux balbutiements. Dans cet esprit, les mentions obligatoires vont se multiplier sur les emballages alimentaires, à l’image de ce qui fut fait pour le tabac. On rappellera régulièrement le bouloteur à l’ordre. Des instructions telles que manger trop gras, trop sucré, trop salé, etc.. seront consignées comme préjudiciables à la santé. Il en sera de même si vous décidez de grignoter ! Il y a fort à craindre que cela ne changera pas grand-chose, sauf à complexer encore plus fort, les forts. Sans compter qu’il conviendra de prévoir à court terme un accompagnement psychologique à la fois pour les grignoteurs qui voudraient arrêter et pour l’entourage qui ne pourra plus supporter la nervosité des gros en manque de gras. A y bien réfléchir cette règlementation outrancière n’est-elle pas plus nuisible que les bienfaits qu’elle souhaite véhiculer ? Certainement, car c’est la société toute entière qui sera bientôt abêtie. Les individus n’auront bientôt plus les moyens de discerner quoi que ce soit et devront se fier aux conseils, obligations et instructions qui leur seront imposés par d’autres, apparemment plus malins et détenteurs de la bonne conduite à suivre. Sûrement dans l’intérêt des organismes sociaux qui, au cours des temps, deviendront les suprêmes dominateurs d’une société en mal de vivre. Une protection sociale qui se doit de nous faire tous mourir en bonne santé pour que perdure une sécurité sociale malade !

Il est urgent de rester éveiller en vue de défendre un tant soi peu, nos libertés individuelles, tous les jours un peu plus boulotées, par tous ceux qui nous veulent du bien. L’interdiction de fumer dans les lieux publics est logique, sauf qu’elle aurait dû naître naturellement du comportement de chaque fumeur. De même, le téléphone portable utilisé sans aucune considération de voisinage, justifie l’actuelle volonté de quelques députés qui souhaitent en réduire l’usage dans ces mêmes lieux publics ainsi qu’aux piétons. C’est simplement obéir à la logique. Si l’individu est plus attaché à sa conversation téléphonique qu’à la présence de ses semblables, il faut l’empêcher de renverser d’autres piétons qui eux, ne téléphonent pas, à ce moment là…Par ailleurs, l’interdiction du téléphone portable dans les écoles et collèges durant les cours est incontestablement fondée sur le respect dû à l’enseignant. Faudra-t-il prévoir un texte visant à inciter les parents à ne communiquer avec leur progéniture qu’à l’issue de chaque cours ? Les recommandations alimentaires relèvent de la même veine. Quelle tristesse que de voir de plus en plus souvent un panneau d’interdiction de manger – ou de sucer une glace - apposé sur les vitrines des magasins. Cela découle du bon sens, non ? En son lieu et place, on a souvent le sentiment, alors même que tout s’organise autour du virtuel, que seul l’écrit impose un bon ordonnancement. N’est-ce pas un peu l’esprit de cette démocratie participative qui doit prévoir les droits de tous et chacun, qui par définition ne peuvent qu’être contradictoires ?

Je me demande d’ailleurs si j’ai le droit, d’évoquer tout de go, les gros, sans risquer d’être taxer de discrimination voire de me faire rentrer dans le lard. Je dis cela sans le penser vraiment car de longue date les gros sont connus pour leur bonne nature. Ne dit - on pas d’ailleurs « un bon gros » ? C’est le signe même de la sympathie qu’ils savent dégager autour d’eux. On peut leur faire confiance, ils ne se laisseront rien imposer par la tyrannie des maigres.

25.08.2008

Bon appétit !

Le cousinage entre le pique-nique et la pause-déjeuner perpétue une tradition ancestrale. La  nappe en vichy, le panier d’osier et sa  terrine de foie gras, la bouteille qui perle de fraîcheur sur la prairie ont un lien de parenté avec le  « gastro du midi ». La conjoncture de ces manifestations de bonne chère assurent la pérennité des gens de bouche et nécessite qu’une mention particulière soit attribuée à tous ceux qui, de plus en plus souvent, ouvrent le  bec en public. Aujourd’hui, tout – et quand je dis tout, je pense à n’importe quoi – s’avale au milieu d’une foule indifférente à l’égard de ceux qui s’empiffrent de jambon-beurre et autres paninis. La période estivale accentue le phénomène et les trottoirs des grandes villes n’ont plus rien à envier aux ruelles des petites bourgades. Les touristes dans l’attente de la prochaine ouverture du musée poursuivent leurs habitudes bovines quotidiennes : Ils mastiquent tout en marchant,

Je ne sais pas si vous l’avez remarqué mais, inévitablement, l’accompagnant passif, le voisin immédiat d’un marcheur qui mange, est contraint de se déplacer en crabe s’il ne veut pas recevoir en pleine figure le reliquat de la préparation culinaire tenue à bout de bras, exhibée par le porteur tel un trophée. Un sandwich brandi renforce une prise de position ou une direction à suivre. Enroulé dans un sachet en papier, le sceptre couronné d’un bout de mie se déploie, file au loin et se resserre en une flèche qui trace une parabole en l’air. Finalement le bras s’arrête puis repart pour essuyer en fin de course une commissure de lèvres chargée de reliefs à la moutarde. L’exercice est d’autant plus délicat que donner d’un bras une indication verbale, la bouche et les mains pleines – avec de temps en temps une canette ou un yaourt sous l’autre bras – n’est pas des plus aisée. L’orateur s’en sort  en hochant du chef tout en déglutissant, gardant en bouche une grosse boule que l’on voit se dessiner sur sa joue.

Un spectacle de rue aux acteurs sans cesse renouvelés s’offre à celui qui sait apprécier visuellement la joie que procurent les saveurs de tous ces pâtés difformes – les kebabs par exemple – qui permettent au bénéficiaire d’assurer une leçon de gestes et de se sustenter. La situation se complique si deux compères cheminent en mangeant. Ils composent alors un ballet de bras croisés arbitré par les saccades des mandibules. L’observation permet aussi d’apprécier successivement les finesses du combat que se livre un porteur de la chose, avec un cornichon ou une feuille de salade récalcitrante, et les contorsions qui résultent d’une acquisition imprudente. C’est le cas lorsque la composition comprend l’un de ces assaisonnements dont les vendeurs spécialisés ont le secret. Une coulée de mayonnaise ou de ketchup exige des dispositions drastiques et une grande dextérité pour sauver un polo clair. La scène permet généralement d’apercevoir un  doigt en deuil, salvateur et récurant, qui remonte le long du pain et qui finit léché avec avidité. On peut encore bénéficier, en prime, d’une vue plongeante sur une langue qui se déplace de bas en haut sur le cornet d’une glace qui fond à grande vitesse.

Il est une autre catégorie de mangeurs de rue qui ne peut se confondre avec ces  conquérants de la baguette, ce sont les champions du saladier-fraîcheur. Ces herbivores invétérés sont fascinés par ce qui est vert ou qui ressemble à un légume. Qui n’a pas eu en mains une de ces coupelles en plastique translucide, affublée d’un couvercle qui se rabat quand on veut l’ouvrir, est privé à tout jamais du plaisir de l’explorateur. Après avoir chipoté dans la laitue, difficile à identifier tant elle est parfois hachée menue, il convient de partir à la quête du bout de gras qui a donné son nom à cette mixture alimentaire. La recherche archéologique est d’autant plus laborieuse que quelques copeaux de noix agrémentés d’un jaune d’œuf mimosa posés sur une rondelle de tomate sont toujours là pour gêner l’avancée de la prospection. Ces délicieux assortiments aseptisés sont confrontés à la concurrence asiatique, sushis et samossas, enrichis  d’un petit pot de sauce sucré-salé qui ne sert à rien si ce n’est à colorer des grains de riz collants.

Les amateurs de barquettes se distinguent du groupe précédent par le fait qu’ils sont obligés de s’arrêter pour engloutir le contenu du récipient. Incontestablement ils doivent se poser pour la pause et se mettre à table sur un banc, en se servant d’une fourchette. L’outil, habituellement destiné à des lilliputiens anémiés doit être manié avec précaution. A défaut, il perd une dent ou se brise en deux morceaux. Cet incident fatal contraint l’utilisateur qui veut finir ce qu’il a commencé, à façonner manuellement des rouleaux de printemps. Pour se sortir de cette situation graisseuse, ou de tout autre besoin, la mini serviette fournie avec le kit-salade joue un rôle déterminant.

Ces multiples contraintes journalières ne peuvent qu’expliquer l’engouement du pique-nique pendant les vacances, période où l’on peut enfin manger dans des vraies assiettes en papier avec des vrais couverts de camping. Nonobstant ces heureuses constations quelques aléas subsistent et rappellent la grisaille du quotidien : on boit directement la bière à la bouteille – c’est plus viril – et la café est servi dans des timbales en carton qui, dans un premier temps, ne peuvent être saisies, sauf à se brûler les doigts. Toutes ces belles rencontres sont, faut-il le préciser, précédées de cette incitation à la dégustation que l’on entend dans les campagnes : Bon appétit !