09.03.2009

Attendu que...

Un de mes voisins plus à l’aise dans les champs qu’à la ville, me remercia de l’avoir accompagné lors d’une consultation auprès d’un avocat.

Il souhaitait que son histoire soit « débroussaillée ». Ce verbe attestait qu’il quittait rarement ses outils agraires. Il avait sollicité ma présence pour surmonter son anxiété teintée d’une légitime agitation à la réception d’une assignation.

Le représentant du barreau, donna moult détails à notre homme qui voulait en savoir toujours plus. Bien entendu, il n’écoutait pas vraiment et ne saisissait pas toute l’importance ou les nuances du vocabulaire utilisé. Il était obsédé par l’issue du procès dont il ne doutait pas. Il ne pouvait que gagner, parce qu’il avait raison. Lui faire entendre que rien n’est jamais certain et qu’il convient d’apporter la preuve de sa bonne foi tenait de la gageure. Pour lui, comme il aimait le répéter « l’affaire était dans le sac ». En agitant ce sac, il me remémora qu’il s’agissait sous l’ancien régime de protéger des rongeurs les pièces d’un dossier, car à l’époque, les rats qui pullulaient dans les prétoires, n’hésitaient pas à s’attaquer au témoignage des uns et des autres. Suspendue et enfermée dans un sac de toile ou de cuir l’affaire était physiquement « pendante » devant le Tribunal ou considérée comme « classée », à l’abri des prédateurs.

Le mot était lancé, l’essentiel tenait dans la preuve. Il fallait faire nommer « un sachant » pour attester de la véracité des faits et donner un avis technique. Notre homme se refusait à cette réalité. La preuve était pour lui une question accessoire, puisque ce qu’il disait suffisait à justifier sa position. Qui pouvait être ce « sachant » ? Quelle personne serait « bien informée» sur le sujet ? Il lui était impossible d’imaginer « un sachant » qui saurait aussi bien que lui ce qu’il fallait savoir. Grâce à la magie des mots, il accéda à la recommandation de son défenseur qui, sollicitant « un sachant », demandera ainsi l’avis d’un expert. Peu importe que du sachant ou de l’expert il s’agisse de la même personne. L’expert mérita le respect et le principe de sa désignation en fut acquis. Mais quelques instants plus tard notre bonhomme faillit s’étrangler quand l’avocat lui indiqua que « l’échange des conclusions » (l’exposé des faits et du droit de part et d’autre) était de rigueur entre les parties. De cela il ne voulait à aucun prix. Il s’en remit finalement aux exigences du code de procédure civile, puisque telle était la volonté d’un législateur. Chemin faisant, son défenseur lui signala qu’il faudrait que son dossier soit en l’état et qu’avant que l’affaire ne soit plaidée il solliciterait des « renvois ». Une qualification qui lui sembla à la limite de la bienséance.

Il lui fut dit, aussi, qu’il y avait toujours un certain délai entre le désir et la concrétisation du plaisir et qu’ainsi avant d’avoir « la grosse entre les mains » il lui faudrait attendre. A cet instant, le bonhomme se tortilla sur sa chaise, rentra sa lèvre inférieure qui pendait et, la tête penchée en avant, émit des borborygmes en donnant l’impression d’avoir perdu la raison. Son émoi explosa finalement par un tonitruant, « je ne veux pas toucher la grosse, moi ! » Il fallut le calmer et lui expliquer qu’il s’agissait d’une terminologie usitée aujourd’hui dans le langage judiciaire pour désigner l’exemplaire d’un jugement et que le terme de « grosse » était là encore un reliquat du temps où il s’agissait d’une copie manuscrite d’un jugement, délivrée à la partie gagnante, rédigée avec « une grosse » écriture, bien lisible. Il pensait en avoir fini au moment où l’avocat lui annonça qu’il demanderait « l’exécution provisoire ». Le seul mot d’exécution lui fit plaisir. C’est ainsi qu’il entendait la justice et n’écoutant que la loi de sa rancœur il estima déjà que cette exécution devait être assortie d’une sanction car du droit il ne connaissait que ce mot, qui pour lui était, à tort, synonyme de rigueur à l’égard de son adversaire. Il descendit de son piédestal quand il apprit que la sanction pouvait être évidemment toute autre et qu’ainsi son adversaire s’il obtenait raison, devant la cour d’appel, le contraindrait à restituer ce qu’il avait perçu à l‘issue du jugement de première instance. C’est à ce moment là que l’homme abdiqua. Il n’en pouvait plus. Dépassé par ces mécanismes qui bien qu’expliqués avec patience lui donnait des boutons, il décida, affalé sur le bureau de confier son dossier à ce conseil en lui chuchotant un chapelet de noms d’oiseaux concernant, en l’espèce, son adversaire. L’essentiel m’échappa mais je compris qu’il s’agissait de transmettre un message à un bel enfoiré.

Bien qu’un certain nombre d’activités aient développé un langage spécifique, il faut bien reconnaître que les juristes n’ont rien à envier au monde médical ou à l’actuel charabia de l’informatique. Cela est tellement vrai qu’il y a lieu de rappeler que les étudiants en droit redoutent habituellement les commentaires d’arrêts lors des sessions d’examen. L’exercice consiste à faire expliquer des décisions de justice qui, par principe, devraient être comprises, à première lecture, par tout justiciable sans avoir besoin de recourir à un spécialiste capable de donner un sens aux mots employés et aux fameux « Attendu que… ».

02.03.2009

Ne pas vendre

« Ne pas vendre… »

Un « Nounours » minaudé par une épouse en direction de son conjoint permet d’apprécier l’importance que revêt le plantigrade dans notre quotidien.

 

En se tournant vers le « Nounours » en question on peut se trouver face à un individu qui rappelle ce frêle esquif qu’un simple zéphyr pourrait emporter ou au contraire se voir confronté à une espèce de brute, taillée à la hache, susceptible d’effrayer un ours, un vrai. Cette qualification indicible témoigne de l’influence de l’animal dans le subconscient collectif. Il est vrai que nous sommes entourés par des ours depuis nos premiers pas. En feutre, en mohair ou en nylon la bête est présente, depuis plus d’un siècle, dans la plupart des chaumières qui , d’Amérique ou d’Allemagne, se disputent la paternité de la peluche. Du coffre à jouets ou du lit de jeune fille « Nounours » passe dans la chambre à coucher et finit souvent, assis sur l’arrière train, au beau milieu du lit conjugal. Blanc ou marron, avec sa bouche cousue, ses yeux en boutons de bottines plusieurs fois raccommodés, ses coutures sur le ventre et au cou, il trône et confirme à d’éventuels protagonistes qu’il convient de ne pas ouvrir les hostilités ou à l’inverse de profiter de la couche. Il décide des ébats et débats et fait autorité. Il sait qu’il peut être pris à témoin ou qu’on peut même lui demander conseil comme à l’époque où on lui parlait des premières amours. Merci d’essuyer vos larmes.

Cet inconscient collectif à l’égard de l’ours est savamment entretenu par une multitude d’intervenants mercantiles. Il y eut le fameux « Bonsoir les enfants » entouré de Pimprenelle et Nicolas (C’était déjà un prénom célèbre dans les années 70) puis « Paddington » avec son chapeau et sa valise qui ont assuré les relations publiques de ce petit monde enchanté. Un arbre de Noël se doit d’être présenté avec son ours. D’une façon ou d’une autre, ils nous accompagnent partout. Et maintenant il y a les ours des Pyrénées qui, malheureux, n’ont pas de chance. S’agit-il encore de bêtes ? Difficile de répondre à cette question envers des animaux de la nature – c’est politiquement plus correct que de les dénommer « bêtes sauvages, » non ? – qui sont suivis à la trace, équipés d’une puce électronique dans l’abdomen et d’un collier pour le radio guidage. Pour répondre aux appels que pourraient leur lancer des promeneurs, désireux de faire copain-copain, ils ont même un prénom. Un parrain et une marraine viennent compléter la panoplie. Pourquoi ne pas prévoir aussi une fête pour leur mariage avec invitations des personnalités aux copulations ? Moi, je serais à la place des ours, je commencerais à en avoir assez qu’on ne me laisse pas rouler ma bosse. Heureusement, les ours ne sont pas fous, à la différence du chevreuil qui a récemment tenu en haleine toute une contrée, par ses frasques et attaques répétées envers ses voisins, les humains.

Certes, ce ne doit pas être agréable de se retrouver avec un trou de balle dans le pied, comme ce « pauvre Balou », mais tout de même, est-ce que nous n’en avons pas un peu trop fait ? S’il y a lieu de défendre la faune en général et les ours en particulier, fallait-il pour autant ameuter le pays tout entier, reportage télé à la clé ? Il me semble que l’on a dépassé les limites de la décence.

L’ours blessé n’a pu être localisé qu’après plusieurs semaines de recherches… ce qui paraît normal compte tenu du raffut qui se déroulait sur son territoire. L’animal n’a sûrement eu qu’une seule envie, celle de se tirer, en tous cas de se terrer, quitte à souffrir en silence. Vingt cinq personnes aux trousses dont deux vétérinaires et la presse qui en fait une affaire d’Etat, lui ont fait croire que le temps où l’on en voulait à sa graisse était revenu.

Dés que la nouvelle fut divulguée par le chasseur qui s’est immédiatement rendu à la gendarmerie, « le tranquille village de Prades prend aussitôt des allures de place forte. Les voitures de gendarmerie investissent l'unique rue, la mairie est ouverte, un cordon de sécurité empêche les curieux de se rendre sur la piste qui mène au « lieu du crime », le préfet, Jean-François Valette arrive sur place, le ballet des voitures entre office de la chasse, office de la forêt et comité de suivi est incessant… » (La Dépêche du 8 Septembre 2008). Et si l’on parlait aussi de « lieu du crime » pour tous ces enfants qui meurent de faim dans le monde ? Sans compter qu’indépendamment de la blessure il y a sûrement un pretium doloris sur lequel personne ne s’est encore penché à ce jour. Pourquoi ne pas prévoir une pension d’invalidité ? Il y a aussi cette vexation suprême : le « tir d’instinct » de ce chasseur qui l’a confondu avec un vulgaire sanglier… Moi, un cochon ? dit-il partout. Balou ne se remet pas de cette humiliation.

L’affaire en témoigne, l’ours habite au plus profond d’un certain nombre d’entre nous et ce ne sont pas les financiers qui pourront dire le contraire. Spécialisés dans la spéculation virtuelle ou pas, les hommes de finance sont, aujourd’hui plus que jamais, confrontés au dicton qui conseille utilement de, « Ne pas vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué »