26.02.2008

Voler dans les plumes

Le décor : Il y a quelques jours, j’étais planté devant l’enclos de mon poulailler placé aux abords d’une route peu fréquentée par les automobiles. L’action : Les poules caquètent paisiblement. La révolution : Un magistral coup de klaxon qui a provoqué un énorme désordre chez les gallinacés.

 

Tout ce petit monde s’est subitement mis à courir en tous sens, à battre des ailes et à piailler à qui mieux mieux. Bref, mes poules venaient de subir ce qu’il faut bien appeler un choc émotionnel, un stress. Personnellement aguerri, je n’avais pas prêté attention à l’événement. Cela étant, l’exemple vous rappellera peut-être une situation connue : Vous êtes attablés, en famille, par une chaude soirée d’été. Tout est calme. L’atmosphère moite filtre les bruits. Subitement arrive par la fenêtre laissée ouverte pour la circonstance, ces monstrueux coups de boutoir – pardon de klaxon – suivis ou non d’une musique de Rap  s’échappant d’une décapotable que vous avez juste aperçue depuis votre second étage en vous penchant sur la rambarde. Déçu, frustré de n’avoir pu faire entendre au fautif  toutes les gentillesses que vous auriez aimées lui susurrer à l’oreille, vous fermez vivement  la fenêtre  par dépit, pour l’ouvrir à nouveau en contenant votre rage. Combien de fois par an dans des circonstances similaires, ce genre de nuisance nous est-il imposé ? Impossible de compter tant nous avons l’habitude de subir ce doux vacarme que certains dénomment pudiquement, « les bruits de la ville » bien que la situation soit identique à la campagne comme dans le plus petit bourg.

 

L’homo-automobiliste se doit d’être à la tête d’une panoplie rutilante dont savent jouer tous les constructeurs : Les jantes alu, les couleurs du tissu intérieur, le cuir et le bois s’il y a lieu, la clim etc… Toutes ces différences d’apparence flattent l’ego du client. Mais tout cela n’est rien sans l’appendice, la terminaison névralgique et sonore, le Klaxon. C’est la note suprême, la cerise sur la carrosserie. L’accessoire chéri qui métamorphose un conducteur en shérif. Ainsi, tout au long de son parcours journalier le chauffeur qui bénéficie seul de ce privilège  - heureusement, - doit être en mesure de démontrer qu’il peut mettre de l’ordre dans la cohue routière. Grâce à son Klaxon il pourra faire respecter la loi du plus fort. Le conducteur est généralement fier du son de sa trompe qui agressera celle d’Eustache. La tonalité stridente ou grave, toujours impétueuse, émise à partir du simple effleurement du volant doit donner satisfaction au premier usage. Ainsi, le Klaxon est souvent « essayé » au moment de l’achat. Dés cet instant il est important de mesurer sa puissance, de le distinguer pour le reconnaître déjà parmi les autres, bien plus vulgaires. Le futur propriétaire qui déguste le vent bruyant de ses entrailles n’imagine même pas que le klaxon est fait pour  prévenir ou se prémunir d’un danger imminent. Il ne l’entend pas comme un avertisseur, Il réveille en lui un effet à venir. Celui qu’il produira quand, au volant, il klaxonnera et sera remarqué au milieu de la multitude. Le Klaxon, fournisseur d’illusions, lui donne les moyens de se projeter hors de son véhicule sans sortir de l’habitacle. Ainsi, il sert à annoncer son arrivée à des amis, à transmettre des signes d’impatience lorsque l’attente des invités se poursuit anormalement. Il reste aussi le symbole imposant de la virilité auprès de la gente féminine. Il est chargé de communiquer la joie de fêtards en goguette, de commenter les résultats des élections et des matches en tous genres. Des utilités multiples qui ne font que déchaîner d’impétueux tintamarres. Tout cela bien sûr serait incomplet si j’omettais de rappeler qu’il est aussi l’instrument de la peur. Se faire craindre de cette personne âgée qui chemine sur le trottoir ou de la mère qui promène son enfant, se conjugue avec la peur du conducteur pressé qui préfère klaxonner plutôt que de ralentir quelque peu. Il est enfin le signe suprême de l’autorité. Il permet de demander, d’imposer, d’exiger le passage en force. A noter qu’en ce cas la « Klaxomanie » est un mal contagieux qui se transmet à toute une file de voiture coincée dans une rue par une livraison. Fantastique concert aussi dissonant qu’inutile quand on sait que le livreur accomplira sa tâche jusqu’au bout, sans coup férir de ces actions répétées qui assurent simplement l’exaspération de l’environnement. Reste encore un aspect non négligeable que celui de permettre à l’utilisateur de se « passer les nerfs » en abusant des nôtres. A tel point que le résultat final nous casse les oreilles et nuit à notre confort, sûrement même à notre santé morale, puisqu’il est des moments où l’on a envie de voler dans les plumes de ces malades du cor !

 

18.02.2008

Qui vous savez

Aujourd’hui chacun veut savoir. Il ne s’agit pas de la connaissance ou du savoir qui ferait de chacun d’entre nous un érudit ou un esthète. La recherche du savoir en question concerne ce qui pourrait être désigné comme « la sphère d’intimité de  l’autre ».

 

Cet autre  peut-être un coupable, une victime, un voisin, un chef de service, le patron, la cousine ou le Président de la République. L ’important est d’avoir connaissance d’un événement susceptible de créer une émotion, un ressenti, une réaction sentimentale. Ce que l’on doit savoir concerne les agissements des autres face à un épisode familial par exemple. Les habitudes sociales, les revenus et les loisirs sont les faits qui présentent le plus grand intérêt. Le niveau d’instruction, les inclinaisons artistiques ou culturelles ainsi que les pratiques religieuses sont considérées de moindre importance par ceux  qui s’attachent à pénétrer au cœur des autres. En résumé, il semble même que plus l’information est sociologiquement  malsaine plus elle est intéressante à diffuser au plus grand nombre. On est en droit de se demander quel intérêt peut avoir pour un certain nombre d’entre nous, de savoir que Monsieur Untel est en réalité, le fils d’un autre. Et pourtant, chaque jour la chasse à l’événement croustillant bat son plein. L’information collectée fera de celui qui est en sa possession un homme libre. Il aura la liberté de la qualifier comme étonnante, incroyable, déraisonnable etc… A moins qu’il s’agisse tout simplement d’un secret dont il serait le seul détenteur, oubliant que l’événement est déjà connu de bien des tiers. Quelle est la cause cet état de fait ?

 

Les intéressés répondent en chœur que c’est la presse, prise dans sa  globalité qui, par ses mots se repaît des maux des autres. Certes la presse joue un rôle important. Mais qui en demande toujours plus ? La situation est d’autant plus ambigüe que le demandeur d’info est un zappeur professionnel qui changera de chaîne, de radio ou de journal sans crier gare.  Or , tous les grands médias obéissent  à une logique économique. L’information traitée ne changera pas le cours du monde. Elle se doit simplement de retenir l’haleine de celui qui la reçoit puisque cela répond à son besoin de merveilleux, de rêve ou de saisissement. L’idéal pour le média est faire croire au caractère exclusif de son propos pour que le client ait le sentiment de détenir un secret que les autres n’auront pas à leur disposition.  Une gageure contenue dans le titre qui s’étale à la une. Remarquons que pour toutes ces raisons la presse est contrainte d’exiger de ses journalistes qu’ils soient aussi des investigateurs. Dés lors, elle ne fait plus complètement son métier sans forcément en faire un autre. Connaître les raisons du divorce, de l’accident, du drame deviennent les affaires de tous et de chacun. Certes, la presse peut se voir reprocher d’amplifier l’événement, de déformer la matière, de jeter de l’huile sur la grève. Mais pour agir de la sorte, il faut que le lecteur, l’auditeur ou le téléspectateur soit consentant. Pourquoi en est-il ainsi ?

 

 « Jules a fait la même bronchite avant de partir pour l’autre monde » m’a dit l’autre jour ma voisine - qui pourrait être la vôtre - en me parlant de cet acteur américain dont j’ignorais jusqu’au nom avant qu’elle ne m’en parle en m’énumérant les détails de sa vie. Elle possédait  tout de ses derniers instants et pouvait réciter le nom de ses maitresses. C’est parce qu’elle sait tout cela qu’elle peut s’identifier à ceux qui, à ses yeux, sont les grands de ce monde qu’elle estime et qu’elle hait tout à la fois. Dans tous les cas,  elle rapproche les événements  entre eux et conclut à une similitude de situation. Elle vit par mimétisme, par événement interposé. Par procuration de ce qui lui est servi par la presse. Parfois elle est perdue et se voit obligée de surfer sur la donne. C’est le cas lorsqu’elle ne s’explique pas l’attitude de sa belle fille. Celle-ci  peut, par certains côtés se comparer à  cette star  de cinéma qui a eu  le cran de dire publiquement ce que l’écran cachait de son triste quotidien : Il est normal qu’elle ait laissé choir son insupportable compagnon. Par contre, son merveilleux fils méritait mieux que cette garce épousée à la va-vite. Qu’à cela ne tienne, pour être d’équerre, il suffit de prendre le parti du mari !  Et à la limite, ne trouvant pas de justification suffisante pour l’une des ses proies du jour elle dira, avec agressivité, «  Tant pis pour lui » ou « c’est normal, il en avait trop » lorsqu’elle évoque les difficultés de son maire, de son Directeur etc…N’y a- t-il pas un peu de jalousie ou de méchanceté dans ce colportage incessant de l’information à l’égard des uns ou des autres ?  A moins que, mécontents de  leur sort ces camelots de l’information ne se réjouissent tout simplement du malheur des autres.

 

Il est loin le temps où ceux qui détenaient une information sur un tiers, quand bien même s’agissait-il d’une personne qu’ils ne connaissaient pas, employaient une formule elliptique dans la conversation. C’était du genre « « qui vous savez » ou ce que « vous savez ». L’interlocuteur comprenait tout de suite, à demi-mot,  le sens du propos. C’était à l’époque où l’on respectait encore la vie privée.